Une revue francophone sur les psychédéliques,
mais surtout un endroit pour penser autrement le soin, la conscience,
et ce que ça veut dire, aujourd’hui, de chercher qui l’on est.

Newsletter №003 · On repart avec ce qu’on a apporté
Parution · mercredi 5 août 2026 · 7 h

№003

Thème du numéro On repart avec ce qu’on a apporté

On repart avec ce qu’on a apporté

Le psychédélique ne fabrique rien, il amplifie. Des cadres qui achètent une remise à zéro, Tim Robbins qui solde vingt ans de colère, un cerveau qui baisse ses filtres : cette semaine, tout revient à ce qu’on apporte dans la pièce.

L’archive

« Speculi ustorii vera ac primigenia forma » : les miroirs ardents de la parabole, de l’ellipse et du cercle mettent le feu à un navire au large. Planche de l’Ars magna lucis et umbrae d’Athanasius Kircher, 1646.
« Speculi ustorii vera ac primigenia forma » : les miroirs ardents de la parabole, de l’ellipse et du cercle mettent le feu à un navire au large. Planche de l’Ars magna lucis et umbrae d’Athanasius Kircher, 1646. Wellcome Collection, domaine public.

Kircher grave en 1646 une démonstration d’optique et, sans le vouloir, une leçon de pharmacologie. Un miroir ardent ne produit pas un gramme de lumière : il prend celle du soleil, déjà là, gratuite et indifférente, puis la ramène en un point jusqu’à incendier un navire au large. Change la courbure, tu déplaces le foyer. Change la distance, il ne se passe plus rien du tout. Le jésuite tenait à ce que ses machines émerveillent avant d’expliquer, et c’est resté la meilleure définition de ce qu’on manipule ici.

L’édito

Le miroir ne fabrique rien

Andrew Weisse écrit cette semaine une phrase qui devrait figurer sur la notice : le psychédélique n’invente rien, il amplifie ce que tu apportes déjà. Curiosité, humilité intellectuelle, souplesse psychique : récompensées. Rigidité, narcissisme, sentiment de subir sa vie : plutôt punis. Ce n’est pas une morale, c’est presque une propriété physique.

Un scanner vient de dire la même chose autrement. Un mois après une dose unique, le contrôle que le cortex préfrontal exerce sur le reste faiblit, et la remontée des sens gagne du terrain. Rien de neuf n’entre par la porte. C’est le filtre qui descend. On ne reçoit pas un contenu, on perd une douane.

Ça n’empêche personne de le vendre comme un produit fini. Un magazine d’affaires américain racontait cette semaine ces cadres surperformants qui partent en retraite ayahuasca pour se « remettre à zéro », comme on redémarre un ordinateur qui rame. L’expression est parfaite, d’ailleurs : elle dit exactement ce qu’ils espèrent, repartir vide. Sauf que la liane n’efface pas le disque. Elle monte le son.

Tim Robbins, lui, raconte chez Joe Rogan être entré en cérémonie avec vingt ans de rancune, celle accumulée depuis qu’on l’a traité de traître pour son opposition à la guerre en Irak. Il en ressort plus léger. Regarde ce qu’il avait apporté : une colère précise, ancienne, nommée, dont il connaissait l’adresse. Ce n’est pas un détail de préparation. C’est l’essentiel de ce qui s’est joué.

Quand rien n’est nommé, il reste l’attente, et elle se remplit toute seule. DoubleBlind prévient cette semaine ceux qui tombent amoureux en cérémonie : la médecine n’a pas fait le boulot à leur place, elle a seulement allumé la lumière sur ce qui était déjà dans la pièce. L’intensité partagée ne vaut pas compatibilité, et ce qui se décide sous substance ne se décide pas.

Weisse encore, qui a passé au crible plus de cent organisations, en tire deux signaux d’alarme d’une banalité rassurante : celui qui parle avec une certitude totale, et celui qui traite le risque comme une objection commerciale. Rien d’ésotérique là‑dedans. Ce sont les marqueurs de n’importe quelle relation de pouvoir. Là aussi, ce qu’on amène pèse lourd : savoir dire non dans une salle où tout le monde acquiesce s’apprend bien avant la cérémonie.

Je n’ai pourtant aucune envie d’en faire une injonction. « Tu n’étais pas prêt » est la phrase la plus lâche du milieu : elle renvoie l’échec au client et dédouane tout le monde, le facilitateur d’abord. Il existe des expériences difficiles qui ne doivent rien à la disposition de celui qui les traverse, et beaucoup au dosage, au produit, ou à quelqu’un qui n’avait pas les compétences qu’il vendait.

Mais entre le mode d’emploi breveté et le forfait « remise à zéro », il reste cette chose modeste et coriace que personne n’a encore trouvé le moyen de facturer : ce qu’on amène dans la pièce. Une question qu’on s’est vraiment posée. Une colère dont on connaît le nom. Quelqu’un à qui on fait assez confiance pour lui dire d’arrêter. Le reste est de la chimie : puissante, sérieuse, et incapable de décider quoi que ce soit à notre place.

Les brèves

Trois signaux relevés cette semaine.

Culture

Tim Robbins chez Rogan : l’ayahuasca pour solder sa colère

Passé chez Joe Rogan, Tim Robbins raconte à l’A.V. Club comment une cérémonie d’ayahuasca l’a délesté de vingt ans de rancœur : celle accumulée depuis qu’on l’a traité de traître pour son opposition à la guerre en Irak. L’acteur en ressort « plus léger » ; on notera au passage que la liane sert désormais d’exutoire officiel aux blessures de la cancel culture.

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Société

Les phrases qui doivent vous faire quitter une cérémonie

Andrew Weisse a passé au crible plus de cent organisations qui proposent des expériences psychédéliques. Il en tire deux drapeaux rouges : celui qui parle avec une certitude totale, et celui qui traite le risque comme un détail commercial. Rien d’ésotérique là‑dedans, ce sont les signaux de n’importe quelle relation de pouvoir. Utile à traduire pour un public francophone qui n’a, lui, aucun cadre légal sur lequel s’appuyer.

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Science

Après la psilocybine, le cerveau écoute ses sens plus que son cortex

Vingt‑cinq adultes novices, une seule forte dose, et quatre semaines plus tard le trafic cérébral n’a toujours pas repris son sens habituel : le contrôle descendant du cortex préfrontal faiblit, la remontée sensorielle gagne du terrain. PsyPost rapporte ces travaux parus dans Human Brain Mapping, qui corrèlent le phénomène au bien‑être déclaré. Ce n’est plus seulement « le cerveau change », c’est la direction du flux qui s’inverse.

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Les recommandations

Jung avec Frédéric Lenoir : ombres et lumières

Sur les traces de Jung · Fréquence Protestante Catherine Gras 56 min

Un siècle avant qu’on parle de set and setting, Jung avait posé le problème : ce qu’on refuse de regarder ne disparaît pas, il attend, et il revient plus gros. Catherine Gras et Frédéric Lenoir passent cinquante‑six minutes sur cette part d’ombre qu’aucune substance n’efface et que beaucoup de gens vont précisément chercher en cérémonie. À écouter avant de réserver, plutôt qu’après.

Écouter sur podcasts.apple.com →

Descending the Mountain

Documentaire Maartje Nevejan 2021

Sur le mont Rigi, au‑dessus du lac des Quatre-Cantons, le psychiatre Franz Vollenweider et le maître zen Vanja Palmers montent une expérience commune : que se passe‑t‑il quand on donne de la psilocybine à des gens qui s’assoient en silence depuis quarante ans ? Réponse : moins de révélation qu’on croit, et beaucoup de ce qu’ils avaient déjà. Soixante-dix-huit minutes suisses, lentes et sans emphase, sous‑titrées en français.

Regarder sur descendingthemountain.org →

Voilà pour cette livraison. Si elle t’a servi, le meilleur geste, c’est de la transmettre à quelqu’un que ça pourrait intéresser.

La rédaction