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Newsletter №004 · À qui appartient le sacré
Parution · mercredi 12 août 2026 · 7 h

№004

Thème du numéro À qui appartient le sacré

À qui appartient le sacré

Un tribunal kényan refuse aux rastafaris leur sacrement, le désert de Sonora se vide de ses crapauds, et l’Occident se fabrique ses propres reliques.

L’archive

Boutons de peyotl séchés et plante entière, photographiés comme spécimens pour le dix-septième rapport annuel du Bureau of American Ethnology, planche LXVIII, 1895-1896.
Boutons de peyotl séchés et plante entière, photographiés comme spécimens pour le dix-septième rapport annuel du Bureau of American Ethnology, planche LXVIII, 1895-1896. Bureau of American Ethnology, Smithsonian Institution. Internet Archive et Boston Public Library, domaine public.

Le Bureau of American Ethnology photographie des boutons de peyotl et les publie dans son dix‑septième rapport annuel, planche LXVIII. Fond neutre, éclairage rasant, ombres portées, échelle implicite : c’est la grammaire de la pièce à conviction. Sur la table du gouvernement fédéral, le sacrement devient spécimen. Mesurable, classable, bientôt réglementable. Rien dans l’image ne ment, et c’est précisément ce qui la rend redoutable. Un siècle plus tard, la Cour suprême jugera que l’usage rituel de cette plante ne relève pas de la liberté religieuse. Le regard, lui, était déjà posé.

L’édito

Qui a le droit de dire sacré

Le 15 juillet, la justice kényane a débouté des fidèles rastafaris qui plaidaient depuis 2021 une chose simple : criminaliser la ganja revient à leur interdire leur sacrement. Trois jours après le jugement, The Guardian les a retrouvés en train de chanter dans une pièce sombre de Kibera. Le tribunal n’a pas dit que leur foi était fausse. Il a dit qu’elle ne pesait pas assez lourd.

Cette semaine, la même question revient sous quatre formes, et jamais la réponse n’appartient à ceux qui pratiquent.

Au Mexique, on presse les glandes du crapaud du désert de Sonora jusqu’à vider le désert. L’animal est sacré chez les Yaquis, il est devenu une matière première pour le marché du réveil spirituel. Un des collecteurs résume la mécanique mieux que n’importe quelle analyse : la molécule crée de la cupidité. La version synthétique existe, elle fonctionne, et elle ne coûte la vie à personne. On continue quand même.

Au Brésil, 309 pratiquants LGBTQIAPN+ du Santo Daime ont répondu à une enquête sur leur place dans l’église. La moitié se sent respectée, près de trois sur dix ont subi de l’homophobie franche, et 88 % réclament des commissions internes. Le sacré ne protège de rien tout seul : il transporte les régimes moraux de ceux qui le tiennent.

Et en Californie, la verrerie cassée du laboratoire de Sasha Shulgin part chez des artistes qui en font des pendentifs. On a le droit de trouver ça beau. Il faut aussi voir ce que ça dit : pendant qu’on refuse un sacrement à des fidèles kényans et qu’on vide un désert mexicain, l’Occident fabrique tranquillement ses propres reliques, avec ses propres saints, dans sa propre langue. Personne, jamais, ne poursuivra quelqu’un qui porte du Shulgin autour du cou.

Ce qui rend la semaine intéressante, c’est qu’une réponse existe, et qu’elle est modeste. L’institut Chacruna ouvre une formation de six mois pour accompagnants : éthique, cadre légal, prévention des abus, et un module sur la réciprocité envers les peuples qui ont inventé ces pratiques. Pas une préface, pas trois lignes de remerciements en fin de brochure. Un module, avec des heures dedans.

On ne réglera pas d’un coup la question de savoir à qui appartient une plante, un crapaud ou un chant. Mais on peut tenir une ligne : ce qui est sacré ne se décrète ni depuis un tribunal, ni depuis une salle de conseil, ni depuis un atelier de bijouterie. Ça se reconnaît, ou pas. Et quand on ne le reconnaît pas, on devrait au moins avoir la décence de dire qu’on prend.

Les brèves

Cinq signaux relevés cette semaine.

Société

Au Kenya, la justice refuse aux rastafaris le droit de fumer la ganja

Dans une pièce sombre de Kibera, à Nairobi, des fidèles rastafaris chantent trois jours après avoir perdu. Le 15 juillet, la justice kényane a rejeté leur requête : criminaliser la ganja, plaidaient‑ils depuis 2021, revient à leur interdire leur sacrement. The Guardian a suivi cette bataille où l’argument n’est pas médical mais religieux, le même terrain, au fond, que celui du peyotl ou de l’ayahuasca.

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Société

On trait les crapauds sacrés du Sonora jusqu’à les faire disparaître

Kimon de Greef a suivi pour The Microdose les braconniers qui pressent les glandes du crapaud du désert de Sonora pour en tirer la 5‑MeO‑DMT. L’animal, sacré chez les Yaquis, disparaît à mesure que le marché du réveil spirituel prospère, « la molécule crée de la cupidité », résume un des collecteurs. La conclusion de l’enquête tient en un mot : la version synthétique existe, elle marche, et elle ne vide pas le désert.

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Spiritualité

Santo Daime : ce que 309 fidèles LGBTQIA+ disent de leur église

Chacruna dépouille une enquête menée auprès de 309 pratiquants LGBTQIAPN+ du Santo Daime au Brésil. La moitié se sent toujours respectée, près de trois sur dix ont subi de l’homophobie directe, et 88 % réclament la création de commissions internes. On y lit une église qui accueille sans tout à fait s’ouvrir : l’ayahuasca ne dissout pas les régimes moraux, elle les met en lumière.

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Culture

Les débris du labo de Shulgin deviennent des bijoux militants

La verrerie cassée du laboratoire de Sasha Shulgin, en Californie, part chez des artistes qui la transforment en sculptures et en pendentifs. Psychedelics Today reçoit les deux organisations bénéficiaires : la fondation Shulgin et l’association d’analyse de drogues en soirée, pour retracer l’histoire de la MDMA, de sa synthèse chez Merck en 1912 à sa prohibition.

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Société

Accompagnants d’ayahuasca : une formation sur l’éthique et les abus

L’institut Chacruna ouvre une formation de six mois pour accompagnants de médecines végétales : éthique, réduction des risques, cadre légal, prévention des abus sexuels, et réciprocité envers les peuples qui ont inventé ces pratiques. Après une année riche en dérives d’ateliers, voir la réciprocité mise au programme plutôt qu’en préface a son intérêt.

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Les recommandations

S8E7 Rosa Vásquez Espinoza: Between Indigenous Knowledge and Western Science

Plants of the Gods Mark Plotkin 52 min

Rosa Vásquez Espinoza est biologiste chimiste, et petite‑fille d’une femme qui soignait avec les plantes en Amazonie péruvienne. Elle passe cinquante‑deux minutes avec Mark Plotkin à refuser le choix qu’on lui propose depuis toujours : savoir autochtone ou science occidentale, il faudrait trancher. Elle ne tranche pas, elle traduit, et c’est beaucoup plus difficile. En anglais, mais la parole est limpide et sans jargon.

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The Peyote Road

Documentaire Gary Rhine et Fidel Moreno, narré par Peter Coyote 1994

En 1990, la Cour suprême américaine juge qu’un homme licencié pour avoir pris du peyotl en cérémonie ne peut pas se réclamer de la liberté religieuse. Ce documentaire de 1994, porté par des membres de la Native American Church et raconté par Peter Coyote, est la réponse qu’ils ont filmée eux‑mêmes plutôt que d’attendre qu’on la filme pour eux. Une heure, en anglais, en entier sur YouTube, et le décalque presque exact de ce qui vient de se jouer au Kenya.

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Voilà pour cette livraison. Si elle t’a servi, le meilleur geste, c’est de la transmettre à quelqu’un que ça pourrait intéresser.

La rédaction